Europe Echecs
Les échanges systématiques
Elle est terrible cette habitude qu'ont les débutants d'échanger systématiquement les pièces sur l'échiquier sans répondre aux questions fondamentales. Est-ce productif ?L'échange systématique des pièces est une pratique courante auprès des « débutants ». Il apparaît particulièrement facile de distribuer ses pièces pour leurs équivalentes afin de faire le vide sur l'échiquier, et ce, supputant aboutir à une finale que l'on souhaite gagnante. Si parfois la technique paie, il faut bien admettre que ça ruine considérablement la qualité du jeu parce qu'il n'y a plus de positionnement stratégique ni d'audace, et ce n'est pas de cette façon que l'on parviendra à progresser.
L’échange systématique aux échecs — c’est-à-dire capturer presque chaque pièce adverse dès que l’occasion se présente est une idée simple, mais en pratique assez limitée et souvent problématique. En premier lieu, il faut comprendre que les échanges ne sont pas bons ou mauvais en soi. Tout dépend de la position, car l’échange doit servir un objectif stratégique.
D'abord, simplifier n’est pas toujours avantageux. Beaucoup de débutants pensent que simplifier la position rend le jeu plus facile — abordable et prévisible. C’est plutôt vrai si on dispose d'un avantage matériel ou d'une meilleure structure de pions. Cependant, si la position est égale, échanger sans raison peut simplement aider l’adversaire à résoudre ses problèmes parce que l'on a oublié quelque chose — on a manqué de lecture. Ensuite, certains échanges systématiques détruisent des possibilités d’attaque, et imperceptiblement, on glisse vers une finale — pas forcément à notre avantage.
Pour faire simple, les échanges peuvent être qualifiés de la façon suivante :
1º Les bons échanges qui améliorent notre position.
2º Les échanges dits neutres.
3º Les mauvais échanges qui améliorent la position de l’adversaire.
En partie, lorsque l'on échange une bonne pièce contre une mauvaise (par exemple un cavalier actif contre un fou passif), c'est souvent une erreur laquelle se révélera fatale à un moment ou à un autre. La règle générale qu'il faut garder à l'esprit, c'est que l'on échange une pièce si elle répond à l'une ou plusieurs de ces exigences :
On gagne du matériel à terme.
On simplifie une position gagnante.
On consolide notre avantage matériel.
On élimine une pièce dangereuse.
On améliore sa structure de pions.
On rentre dans une finale favorable.
Mon professeur d'échecs n'aimait pas cette facilité que j'employais souvent par le passé. Mes échanges étaient parfois gagnants, mais objectivement, ce jeu était d'une misère affligeante tant il comptait sur la chance — la faute, l'erreur ou l’imprécision de l'adversaire. Cependant, sur un plan pédagogique, je trouve l’examen intéressant — juste une fois.
Cette semaine, j'ai joué une partie contre un joueur qui ne s'est pas opposé à cet « esprit fuyant » aujourd'hui conspué en ces quelques lignes – une partie contre un joueur classé 1600 (portail Europe Échecs — une infidélité quant à Lichess que je m'accorde parfois).
Dans l'exemple plus bas, je me lance dans un échange systématique par jeu, excusant ma pleutrerie en m'assurant que ça fera un bon (court) article sur mon blog si je parviens à gagner. De plus, le jeu s'est fermé très rapidement, et je me suis retrouvé face à une foultitude de calculs astreignants qui m'ont vite fatigué. C'est clair, j'ai choisi la facilité — pardon, j'ai honte:/
J'ai les Noirs, et comme d'habitude dans ces cas-là, je m'accroche à cette ouverture que je trouve plutôt solide. Je joue le positionnement sage sans me lancer dans une stratégie complexe. Très vite, je me rends compte du comportement adverse, et le jeu se ferme.
1. Nf3 d5 2. e3 e6 3. Be2 Nf6 4. O-O b6 5. c3 Be7 6. d4 c5 7. Bb5+ Bd7 8. Bxd7+ Nbxd7 9. a3 O-O 10. Bd2 c4 11. b4 b5 12. a4 a6 13. a5 Ne4
Il s'en suit une infatigable course à l’échalote, s’efforçant d'ouvrir le jeu. Le centre explose et les pièces maîtresses passent toutes à l'échafaud (huit échanges en douze coups). La finale n'est à l'avantage de personne (0.0), mais je reconnais que je m'amuse bien : au pire, ce sera une punition parce que j'ai été lâche et pusillanime, au mieux une victoire sans honneur parce que j'ai eu de la chance, mon adversaire ayant fait une erreur...
14. Qc2 Nxd2 15. Nbxd2 Nf6 16. Ne5 Qd6 17. f4 Nd7 18. Ndf3 Nxe5 19. fxe5 Qc7 20. e4 f6 21. exd5 exd5 22. Qe2 fxe5 23. Qxe5 Qxe5 24. Nxe5 Rxf1+ 25. Rxf1 Rf8 26. Rxf8+ Bxf8
C'est au 31ème coup que survint la bascule, mon adversaire se ruant sur le pion extérieur. Son cavalier est perdu du fait de la diagonale couverte par le Fou, et le Roi dominant ses positions de fuite (pas forcément facile à voir — je reconnais). Je conserve mon Fou que je devine bientôt derrière les pions afin d'en croquer quelques-uns. La finale est largement à mon avantage. C'est l’abandon.
27. Kf1 Bd6 28. Nf3 Bf4 29. Ke2 Kf7 30. g3 Bd6 31. Ng5+ Kf6 32. Nxh7+ Kg6
Je suis stupéfait de l'analyse Stockfish qui nous accorde respectivement 95% et 90% de taux de précision. Cependant, quelle tristesse sur l'échiquier — quelle paresse. Il n'y a aucun problème ici — rien qu'une ruade, une violence gratuite, un jeu sans saveur. Je n'en garderais que l'esprit pédagogique, lequel je l'espère, profitera aux débutants qui pensent encore voir en cette (fausse) stratégie, un moyen de tendre vers la victoire facile.
PS : Je termine la rédaction de cet article. Je regarde attentivement la mise en forme, je corrige les quelques fautes faites, et je considère une dernière fois le fichier PGN de la partie pour me rendre compte que c'est (peut-être) moi le débutant qui propose la majorité des échanges. Le seul échange qui semble être vraiment à l'initiative de mon adversaire, c'est celui des Dames. Mon adversaire a seulement répondu par la positive à tout ce que je lui mettais sous la dent... Très subjectif comme comportement. Ai-je inconsciemment fait un transfert ? Je vous laisse le soin de traduire mes doutes.
